Le livre dont je m’apprête à vous parler a été l’une de mes lectures les plus marquantes de l’année 2025. Comme toujours, je pioche mes recommandations de lectures historiques dans le podcast Paroles d’histoire, consacré à l’actualité des livres, des débats et de la recherche en histoire. S’il y a bien une chose que j’ai conservée de mon doctorat inachevé en histoire, c’est mon goût pour la lecture de recherche actuelle dans cette discipline et c’est une activité que j’essaye de conserver le plus possible dans mon quotidien.
Appartements témoins. La spoliation des locataires juifs à Paris, 1940-1946 de Isabelle Backouche, Sarah Gensburger et Eric Le Bourhis (éditions La Découverte, 2025) a fait l’objet d’un épisode de podcast, qui m’a aussitôt donné envie de me procurer l’ouvrage. Le sujet est lourd puisqu’il est consacré aux persécutions menées contre les Juifs pendant la seconde guerre mondiale et qu’il propose une étude, encore jamais entreprise par les historien·nes, sur le sort des locataires spoliés et non sur celui des propriétaires. Cette longue recherche a mis au jour une politique active de spoliation par la Préfecture de la Seine sous le régime de Vichy, et une absence totale de réparation du préjudice par le gouvernement provisoire après la Libération.
« Ce livre bouscule une idée reçue, partagée, à la Libération, par bien des foyers évincés : la croyance que l’occupation de leur logement n’était que le fruit d’actes isolés. D’après Rebecca Malowanczyk, que nous avons rencontrée, c’est la concierge, qui n’aimait pas sa famille, qui aurait introduit les Pescheteau dans l’appartement familial. Il n’en est rien. André et Yvonne Pescheteau n’ont pas choisi ce logement par hasard. Ils ne s’y sont pas installés de leur propre chef, mais, comme tant d’autres, en profitant d’une politique locale anti-juive, engagée en 1942. Et ils y sont restés après la Libération grâce à une ordonnance du gouvernement provisoire. »
Isabelle Backouche, Sarah Gensburger, Eric Le Bourhis, Appartements témoins. La spoliation des locataires juifs à Paris, 1940-1946. Paris, La Découverte, 2025. p. 9
Ce livre m’a glacée. Je pense que je n’avais pas réellement conscience de l’étendue de l’antisémitisme en France dans les années 30 et 40. Ou plutôt, je le savais intellectuellement, mais ne prenais pas la mesure de ce que cela impliquait comme actes concrets dans la vie des gens. Ça m’a aussi fait réfléchir à ce que cela signifie de faire de la reconstitution historique des années 1940, comme c’est mon cas quand je participe aux fêtes de la Libération de la Provence. Le violent antisémitisme de ces années-là, largement répandu dans la population, ne peut pas être mis sous le tapis quand on porte un costume, mais je ne sais pas comment en tenir compte en tant que reconstituteurs et reconstitutrices.
« Pour obtenir le remboursement des loyers dus, les gérants et propriétaires sont prêts à tout. On voit ainsi que, le 30 septembre 1941, Frédéric Henry propose de prélever le montant des loyers dus par un de ses locataires, interné à Drancy, sur la pension d’invalidité que touche la mère de celui-ci. »
Isabelle Backouche, Sarah Gensburger, Eric Le Bourhis, Appartements témoins. La spoliation des locataires juifs à Paris, 1940-1946. Paris, La Découverte, 2025. p. 78
Ce livre étudie spécifiquement ce qui se passe à Paris et sa banlieue. Il nous apprend que Paris connaît une importante crise du logement dans les années 1930/40. Il y a une immense majorité de locataires, les loyers sont encadrés par l’État, et comme ils sont faibles, les logements sont mal entretenus. Les gens peinent à trouver de quoi se loger, il y a peu de mobilité et les propriétaires font les difficiles. Un contexte idéal pour que les Parisien·nes se jettent sur les logements des Juifs qui ont fui devant la menace des persécutions ou qui se sont carrément fait internés dans des camps.
« La croyance est répandue que la rafle du Vel d’Hiv aurait indigné la majorité des Parisiens, notamment parce que l’arrestation concernait aussi les enfants de plus de deux ans. Mais les lettres adressées au CGQJ [commissariat général aux questions juives] par celles et ceux qui souhaitaient récupérer un « appartement juif » obligent à renoncer à cette lecture univoque de l’attitude des Parisiens. Attirés par les appartements vides, nombre d’entre eux n’hésitent pas à s’adresser au Commissariat comme à une agence immobilière. »
Isabelle Backouche, Sarah Gensburger, Eric Le Bourhis, Appartements témoins. La spoliation des locataires juifs à Paris, 1940-1946. Paris, La Découverte, 2025. p.104
À la lecture de ce livre, on comprend bien que la plupart des Parisien·nes qui ont fait appel au Commissariat général aux questions juives pour trouver un logement sont d’abord peu impactés émotionnellement par la déportation massive de leurs voisin·es et ensuite à peu près certain·es que ces derniers ne reviendront jamais.
« Quand le gérant d’un appartement propose à Mme Bichefeu, le 13 juin 1944, d’occuper l’appartement de la famille Sobol à condition de signer un papier par lequel elle s’engagerait à rendre le logement aux juifs après-guerre, celle-ci refuse tout net et va se plaindre à la mairie. C’est bien la conviction partagée que les juifs ont disparu pour toujours qui se lit dans les courriers envoyés. »
Isabelle Backouche, Sarah Gensburger, Eric Le Bourhis, Appartements témoins. La spoliation des locataires juifs à Paris, 1940-1946. Paris, La Découverte, 2025. p.275-276
Ça a, honnêtement, été une lecture très douloureuse pour moi. C’est une plongée directe dans l’abjection humaine et si l’on a encore un peu de foi en l’humanité avant de commencer le livre, je ne vois pas comment on peut en conserver une fois la lecture terminée. Ce que cette étude met au jour, c’est comment les mécaniques de persécution peuvent, avec une déconcertante facilité, être appropriées par les personnes qui en bénéficient. Comme c’est facile de garder les yeux fermés quand on fait partie d’une population privilégiée par les persécutions à l’encontre d’une minorité !
« L’offre de logement d’un service de la préfecture de la Seine sous le régime de Vichy impose une classification sociale qui exclut les juifs, et y participer c’est en quelque sorte adhérer, par son action, à la politique antisémite promue par ce régime. »
Isabelle Backouche, Sarah Gensburger, Eric Le Bourhis, Appartements témoins. La spoliation des locataires juifs à Paris, 1940-1946. Paris, La Découverte, 2025. p.278

À leur retour, les locataires évincés cherchent à récupérer leur logement (vidé de leurs meubles par l’Occupant et habité par une nouvelle famille). Dans les premiers mois qui suivent la Libération, ils obtiennent presque systématiquement gain de cause au tribunal, mais ce dernier finit par accorder des délais et les décisions du tribunal ne sont, en plus, pas systématiquement appliquées. Puis vient l’ordonnance du 14 novembre 1944 qui entérine la spoliation des locataires juifs :
« La quasi-totalité des théoriciens du droit se sont satisfaits à l’époque de l’ordonnance […] Le texte est ainsi présenté par les historiens comme un texte à visée universaliste qui, à ce titre, ne donne pas de place à des victimes spécifiques comme les juifs. Or, elle constitue au contraire un texte discriminatoire pris contre les juifs puisqu’il les empêche d’avoir recours au droit commun qui leur était favorable d’une part, et au droit relatif aux spoliations, dont leur situation devrait relever, d’autre part. »
Isabelle Backouche, Sarah Gensburger, Eric Le Bourhis, Appartements témoins. La spoliation des locataires juifs à Paris, 1940-1946. Paris, La Découverte, 2025. p. 361
À l’époque, René Cassin, juriste, émet des objections contre cette ordonnance, mais c’est à peu près le seul et ça reste visiblement lettre morte :
« En juriste, il pointe alors toutes les dispositions équivoques, notamment la question du consentement, c’est-à-dire l’exigence d’une preuve de la constatation de l’éviction pendant l’Occupation : « le fardeau de la preuve sera à la charge du spolié : on lui demande de prouver qu’il a eu la crainte d’une spoliation, c’est-à-dire de démontrer avec un recul de cinq ans quel était son état d’esprit, à un moment donné, devant une menace qui s’est ou ne s’est pas réalisée ; preuve impossible […] » »
Isabelle Backouche, Sarah Gensburger, Eric Le Bourhis, Appartements témoins. La spoliation des locataires juifs à Paris, 1940-1946. Paris, La Découverte, 2025. p. 362
Le gouvernement provisoire a accepté d’entériner la spoliation des droits locatifs dans un contexte de crise du logement, contrairement à d’autres domaines de spoliation qui ont fait l’objet d’une politique de réparation (même si imparfaite), et cette décision a permis de mettre en place un cadre particulièrement propice à l’expression d’un antisémitisme virulent.
« En 1945, la question des « logements juifs » suscite ainsi plusieurs manifestations antisémites en plein Paris. Une partie de la société parisienne refuse de faire machine arrière. Dans ce contexte hostile, les locataires évincés continuent malgré tout à se battre pour que justice leur soit rendue, en vain pour une grande partie d’entre eux. »
Isabelle Backouche, Sarah Gensburger, Eric Le Bourhis, Appartements témoins. La spoliation des locataires juifs à Paris, 1940-1946. Paris, La Découverte, 2025. p. 368
Le livre est dense, tout en étant très facile à lire et très bien construit. Les chapitres sont court, la lecture est fluide et si vous vous intéressez à cette période de l’histoire je vous invite vivement à vous plonger dedans.
« Le formatage des comportements individuels par une politique et les effets de conformisme qui en découlent sont mis en évidence à partir de l’étude de nos appartements témoins. »
Isabelle Backouche, Sarah Gensburger, Eric Le Bourhis, Appartements témoins. La spoliation des locataires juifs à Paris, 1940-1946. Paris, La Découverte, 2025. p. 387
Je trouve que c’est une recherche majeure à la fois pour mettre au jour un pan jamais étudié de l’histoire de l’Occupation, mais aussi pour mettre en évidence les mécanismes de persécution, qui sont malheureusement encore très actuels. Dans le contexte mondial préoccupant que nous connaissons, ça me paraît d’autant plus important.
J’espère que je vous ai donné envie de lire cette recherche passionnante. Je m’arrête ici et je vous donne rendez-vous dans un quinze jours pour un sujet beaucoup plus léger : de la couture. D’ici là, je vous souhaite une bonne fin de semaine.

![[Livres] La spoliation des locataires juifs à Paris - Lucie Choupaut](https://luciechoupaut.fr/wp-content/uploads/2026/01/livre-spoliation-juifs-paris-couv.jpg)


