Vous le savez, je suis loin de partager ici l’ensemble de mes lectures, mais j’aime bien sélectionner parmi elles celles qui me semblent apporter de l’eau au moulin des thématiques que j’aborde régulièrement dans les pages de ce blog.
J’ai lu récemment les mémoires de Victorine Brocher qui s’est engagée en tant qu’infirmière pendant le siège de Paris pendant la guerre de 1870 puis la Commune et qui raconte son histoire jusqu’à son exil forcé, par le prisme des événements politiques qui ont traversé la France du XIXe siècle.
Victorine Brocher est née en 1839, fille d’un père républicain et engagé dans les événements révolutionnaires de 1848. Après le coup d’état de 1849 donnant naissance au Second Empire, le père de la petite Victorine est contraint à l’exil. Elle a dix ans et il part en lui disant « […] souviens-toi toute ta vie que c’est de la faute de cette canaille de Napoléon si tu n’as plus de père » (p.47). Elle ne le reverra qu’une seule fois, devenue adulte.
« Louis Napoléon, dit le Petit, escalada l’Hôtel de Ville grâce aux montagnes de cadavres amoncelés pendant dix ans de luttes homicides sous le règne de son oncle, en attendant qu’un beau soir, dans un guet-apens, lui même étranglât la République… comme son oncle. »
Victorine Brocher, Souvenirs d’une morte vivante. Une femme du peuple dans la Commune de 1871. Paris, Libertalia. 2017-2019. p. 37
Ce livre m’a beaucoup intéressée car c’est un récit écrit à la première personne et situé, ce qui permet de donner un aperçu assez saisissant de toute une société. Quand bien même il est très centré sur les événements politiques du siècle, c’est finalement les éléments qui s’en éloignent qui m’ont, je crois, le plus intéressée.
Je connais l’histoire du XIXe siècle principalement par le prisme de l’art, de la mode et de la littérature, autant dire, des portes d’entrées très bourgeoises qui n’ouvrent qu’une toute petite fenêtre sur ce que pouvait être la vie au XIXe siècle. J’ai aussi lu quelques livres de recherche historique, dont j’ai d’ailleurs parlé ici ou là, mais ça n’est pas la même chose que lire un témoignage direct qui affirme par ailleurs ne pas avoir de prétentions littéraires.
« Voulant faire comprendre la situation véritable du peuple parisien durant les événements de 1870-1871, aux étrangers aussi bien qu’aux Français qui ne connaissent guère que l’histoire officielle, l’auteur s’est efforcée d’écrire le plus simplement possible en évitant toute recherche de style. »
Remarque de Guy Brocher en exergue des mémoires. Victorine Brocher, Souvenirs d’une morte vivante. Une femme du peuple dans la Commune de 1871. Paris, Libertalia. 2017-2019. p. 17
Les témoignages écrits a posteriori, comme c’est le cas ici, sont à prendre avec des pincettes par les historien·nes, notamment pour ce qui concerne l’exactitude des faits, mais ce qu’ils racontent de l’esprit d’une époque est passionnant.
À la lecture, j’étais fascinée de me trouver une telle différence culturelle avec une femme française ayant vécu un peu plus de deux siècles avant moi, notamment sur un point en particulier : le sentiment national.
Le rapport au patriotisme et au sentiment national
L’élément qui m’a frappée est l’identification très forte à une identité nationale : un très vif sentiment patriotique lors du siège de Paris par la Prusse, le besoin de se rendre utile, et une forte condamnation des hommes qui ne sont pas allés se battre pour défendre leur pays.
« Nous mettions toutes deux au-dessus de nous l’humanité, nous n’étions qu’une petite parcelle de la grande famille humaine. Tout infiniment petits que nous étions, nous pouvions encore rendre quelques services aux vaincus. »
Victorine Brocher, Souvenirs d’une morte vivante. Une femme du peuple dans la Commune de 1871. Paris, Libertalia. 2017-2019. p. 221
Ce rapport au sentiment national m’a beaucoup fait réfléchir et je me suis demandée comment je réagirais, moi, dans le cas de l’agression de la France métropolitaine (mon chez-moi) par une nation étrangère. Je pense que 90 % des gens pourraient écrire la même chose, mais je déteste la guerre. Je ne veux pas vivre dans un monde en guerre, je ne comprends pas pourquoi l’humanité se laisse toujours diriger par des connards qui déclenchent des guerres qui tuent et détruisent les populations pendant qu’eux s’enrichissent dans leurs palais. Je ne comprends pas pourquoi la majorité se laisse bully comme ça depuis les débuts de l’humanité. Ce faisant, je comprends à l’inverse très bien que l’on n’ait pas envie d’aller se battre et crever pour son pays puisque le pays en question est souvent bien loin d’être une utopie, lui-même concentré de dominations et d’inégalités sociales.
C’est peut-être parce que je suis anarchiste. Peut-être que d’autres gens, qui se sentent fiers d’être Français·es pour des raisons qui leurs sont propres seraient plus proches de Victorine deux siècles plus tôt. Mais pourtant, à part pour les étiquetés « identitaires », je n’ai pas cette impression en 2026 et cela fait écho à un autre livre que je suis en train de lire : l’essai du géographe Christophe Guilluy, No society. La fin de la classe moyenne occidentale datant de 2018. Dans cet essai l’auteur explique comment le modèle capitaliste a progressivement détruit la classe moyenne occidentale créant de nouvelles classes populaires, comment les classes dominantes se sont peu à peu détachées des classes populaires en détruisant l’état social, et comment on en est arrivé à l’ère de l’a-société où la rupture entre le monde d’en bas et le monde d’en haut est telle que l’identité commune fondée sur le bien commun a disparu. S’il n’y a plus d’identité commune, comment le sentiment national et notamment le patriotisme, pourraient-ils continuer à exister ?
L’essai de Christophe Guilluy est très dense et je ne l’ai pas encore terminé. Il a les défauts de sa forme et je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’il écrit, mais il a le mérite de me faire beaucoup réfléchir, notamment dans son dialogue avec ma lecture de Victorine Brocher. C’est ça que je trouve passionnant avec l’étude de l’histoire : la manière dont elle nous permet de réinterroger en permanence notre présent.
« Cela ne pouvait satisfaire mon désir d’être utile à ma patrie. Je ne pouvais résister au besoin absolu qui m’envahissait d’entrer dans la lutte. D’une façon où d’une autre, je veux être utile à mon pays ! »
Victorine Brocher, Souvenirs d’une morte vivante. Une femme du peuple dans la Commune de 1871. Paris, Libertalia. 2017-2019. p. 118.
J’espère que cette présentation succincte vous donnera envie de vous plonger à votre tour dans les mémoires de Victorine Brocher et de tirer de cette lecture des fils qui vous seront propres.
Je m’arrête ici pour aujourd’hui et je vous donne rendez-vous dans quinze jours pour parler couture de chutes. Bonne semaine.






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