Petite réflexion sur les silhouettes à la mode

Personne qui lit un livre d'illustration de mode des années 1920 - Silhouettes à la mode Carnet de recherches de Lucie Choupaut

Bonjour à toutes et à tous ! Cela fait quelques temps que j’ai envie de vous parler silhouettes sur le blog et je me suis dit que cette réflexion pourrait faire écho à un ancien article, publié sur Mode d’Hier et d’Aujourd’hui, qui connaîtra ainsi une deuxième existence.

Une chose m’a souvent agacée, que ce soit dans le milieu du costume historique ou non, quand, au sujet de la mode des années 1920, j’entendais dire : « Les robes des années 1920, ce sont des sacs, ça ne va qu’aux femmes grandes et maigres ».

Ça m’a souvent agacée parce que j’aime énormément la mode des années 1920, alors que je ne suis ni grande, ni maigre, et pourtant je trouve qu’elle me va très bien. Je vous rassure, je ne vais pas juste vous parler ici de comment je me vexe parce que je me sens visée par des commentaires négatifs au sujet d’une mode que je n’ai pas connue, on va essayer d’aller un peu plus loin… 😉


Récemment, j’ai passé beaucoup de temps sur Pinterest à épingler des illustrations de patrons et de magazines de mode allant des années 1920 aux années 1980. Balayer comme ça plusieurs décennies de l’histoire de la mode par le biais du dessin m’a fait réaliser à quel point chaque période vestimentaire invente une silhouette et modèle les corps supposés portés les vêtements.

À cet égard, je trouve très intéressant d’observer des silhouettes dessinées parce que le dessin exacerbe les caractéristiques générales du corps idéal. C’est aussi passionnant parce que l’on se rend compte combien il change considérablement au cours des décennies. On pourrait d’ailleurs parler de cette évolution sur plusieurs siècles, mais je vais concentrer ma petite réflexion d’aujourd’hui sur le XXe siècle.

L’évolution de la silhouette idéale, dessinée sous nos yeux

Lorsque l’on commence à observer les illustrations de mode, on se rend assez vite compte des transformations importantes qui modèlent la silhouette idéale. Si l’on observe une silhouette dessinée dans les années 1920 et une silhouette dessinée dans les années 1930, on remarque déjà une grosse différence. Regardez comme la carrure a changé !

Dans les années 1920 (notez que je brosse ici de grosses généralités qui mériteraient d’être affinées année par année), la silhouette est longiligne, les épaules presque fuyantes, les jambes démesurément longues et minces et la poitrine est gommée.

Dans les années 1930, la silhouette mise en valeur est un V. Les épaules sont carrées, la taille ceinturée, mais assez peu fine. C’est une silhouette que l’on jugerait aujourd’hui masculine selon nos propres canons de beauté.

Dans les années 1940, la taille commence à s’affiner, mais elle n’est pas aussi étranglée que dans les années 1950. Dans les années 1980 on retrouve une carrure importante…

Toutes ces évolutions me paraissent très intéressantes parce que, mises en vis-à-vis des photos de l’époque concernées, elles nous prouvent, s’il en était besoin, que si la mode définit bien une silhouette idéale, elle ne transforme pas les corps. Entre la silhouette garçonne des années 1920, illustrée abondamment, et les véritables corps des-dits vêtements, il y a une énorme différence. Même des mannequins (supposées donc plutôt répondre aux canons de beauté de l’époque) n’ont pas ces silhouettes irréelles. C’est encore plus frappant, évidemment, lorsque l’on observe des photos d’anonymes ou de vieilles photos de famille.

Deux mannequins en tenues Chanel des années 1920
Ces mannequins en tenue Chanel ont des silhouettes quand même assez éloignées de l’illustration de 1927 plus haut. (Je n’ai malheureusement pas réussi à retrouver la source de l’image)

Pourquoi faut-il arrêter de dire que tel vêtement n’est pas fait pour tel corps ?

Lorsque j’entends des gens dire que seules les grandes maigres peuvent être belles (puisque concrètement c’est de ça qu’il s’agit) dans des tenues des années 1920, je trouve ça assez insultant pour toutes les personnes, ni grandes, ni maigres, qui ont vécu à cette époque et qui, nécessairement, s’y sont habillées. Les remarques que l’on se fait (ou que l’on fait à voix haute) sur tel ou tel type de corps dans tel ou tel vêtement ne sont qu’une construction de notre identité de goût.

des femmes des années 1920 en promenade dans un bois
La deuxième personne en partant de la gauche est mon arrière-grand-mère paternelle. Nous ne savons pas de quand date exactement cette photo, mais je dirais de la fin des années 1920.

Par ailleurs, c’est se tromper de croire que ce que la mode définit comme la silhouette idéale prévaut sur la façon dont les individus, à chaque époque, s’approprient les vêtements qu’ils et elles portent. Aujourd’hui encore, ce qui correspond à la silhouette idéale des années 2020 n’est pas représentatif des corps qui portent les vêtements, les font vivre et sont beaux dedans, je pense que nous en sommes toutes et tous conscients.

En effet, ce qui nous fait dire aujourd’hui que tel vêtement n’est pas adapté à telle silhouette est de la grossophobie intériorisée puisque nous vivons dans une époque qui a imprimé en nous une silhouette idéale de minceur, ce qui a pour conséquence de générer pas mal de souffrances pour nous et pour les autres et jusqu’à des comportements discriminants à l’échelle de la société.

Groupe de personnes des années 1930 qui posent dans la rue
Cette photo, tirée de mes photos de famille, a été datée de septembre 1930 par mon père. Ces gens ne sont-ils pas super chics dans leurs corps divers ?

Faut-il rappeler pourtant que le Beau universel n’existe pas ? Ce que nous trouvons beau est directement issu du bain socio-culturel dans lequel nous grandissons et évoluons. La beauté est donc relative et ne parle de rien d’autre que d’une société donnée.

Le Beau et l’habitude

Or, puisque la beauté est le fruit d’un bain socio-culturel, on comprend vite qu’il suffit d’un peu habituer son œil (ou son oreille, ou son goût…) à de nouvelles formes pour parvenir progressivement à les intégrer à ce que l’on trouve beau. Par exemple, lorsque j’ai commencé le costume historique, je trouvais la mode des années 1830 assez moche et ridicule. Aujourd’hui, à force d’avoir baigné dans des gravures de cette période, je trouve au contraire ce ridicule à l’excès très beau. Les ornementations sur les robes, les coiffures incroyablement artistiques… Ce que je trouvais laid, c’était simplement des images auxquelles mon œil n’était pas du tout habitué.

Portrait de Caroline, comtesse d'Holstein par Joseph Karl Stieler, 1834
Si vous ne les aviez pas en tête, je parle de ces coiffures là…
Portrait de Caroline, comtesse d’Holstein par Joseph Karl Stieler, 1834.

Et cela peut être tout à fait transposé à la période contemporaine. Souvenez-vous de l’époque où vous méprisiez l’existence des leggings ou des hugs alors qu’aujourd’hui ils font simplement partie du paysage et que vous pourriez même aller jusqu’à en porter, ce qui vous paraissait inconcevable il y a 15 ans… (#truestory)

Bien sûr, ce n’est pas parce que l’on baigne dans une esthétique majoritaire que l’on y succombe forcément, et ce que l’on trouve beau ou laid peut aussi nous permettre de nous singulariser. Par exemple, je constate en ce moment un revival de la mode du début des années 2000, qui me fait frémir d’horreur. J’ai beau avoir un goût vraiment très étendu en matière de vêtement, ce revival-ci ne passera pas par moi. Mais il me paraît important de me rappeler que quand je dis que telle ou telle fringue est affreuse à mes ami·e·s, je ne le fais que parce que le beau est une question socio-culturelle liée à l’habitude et au fait de se distinguer socialement (pour aller plus loin à ce sujet, je vous renvoie à l’ouvrage de Pierre Bourdieu, La distinction).

couple bras dessus bras dessous dans les années 1930
Mon arrière-grand-père et mon arrière-grand-mère paternels (Henri et Thérèse) dans le courant des années 1930.

Bref, tout ça pour dire que :

  • il n’y a aucune raison valide pour prétendre qu’un corps petit et gros ne pouvait pas s’habiller dans les années 1920,
  • la mode féminine n’est qu’un vaste brassage de silhouettes diverses et variées (globalement grossophobes au XXe siècle néanmoins) et la réalité des vêtements dans leur contexte a bien plus d’importance et d’intérêt que ce que la mode dessine sur le papier,
  • il est intéressant de déconstruire pour soi les idées reçues qui consiste à penser que notre corps n’est pas fait pour tel ou tel vêtement car 1/ notre notion de ce qui est beau est aussi peu universelle qu’elle est mouvante et plastique et qu’on peut finir par trouver beau à peu près n’importe quoi, 2/ la couture devrait servir de toute façon à habiller les corps sur mesure et 3/ c’est en commençant à travailler sur soi que l’on peut changer son regard sur les autres.
jeune femme et vieille paysanne à la fin des années 1920
Mon arrière-grand-mère paternelle, Thérèse, avec sa propre grand-mère paternelle, Augustine (dite Grand-mère Cocotte), à Prinçay autour de 1929-1930 je pense.

Voilà donc pour cette « petite » réflexion, qui m’a occupée tandis que je scrollais à l’infini sur Pinterest et que je réorganisais mes épingles de patrons par types et décennies. ^^ N’hésitez pas à continuer la discussion dans les commentaires. Je vous dis à bientôt pour un peu de poésie et deux projets couture historique, dont justement une robe des années 1920. 😉

4 commentaire

  1. Bonjour Lucie,
    J’ai laissé un commentaire hier soir, mais cela n’a pas fonctionné apparemment.
    J’aime beaucoup tout ce que vous faites, c’est beau et délicat. Comme vous j’aime l’élégance de ces années passées.
    Je possède notamment un petit livre « A frivolous distinction », « Fashion and Needlework in the works of Jane Austen »
    qui pourrait vous intéresser. J’ai également un Vogue de 1929 (je crois) et des livres de tricot des années 50. Je les feuillette rarement et je suis sûre que vous pourriez en faire un meilleur usage que moi. Contactez moi par mail si vous êtes intéressée.
    Amicalement
    Laure

    1. Bonjour Laure, je vous remercie pour votre commentaire et cette gentille proposition. S’ils ne vous encombrent pas, je ne voudrais pas vous en priver. On ne sait jamais quand on peut avoir envie ou besoin de retourner à ce genre de choses. Néanmoins si vous souhaitez vous en séparer, je serais ravie de les consulter.

      1. Bonjour Lucie,
        Je n’en ferais rien j’en suis certaine. Je vais regarder tout ce que j’ai et je vous l’enverrai.
        Pouvez vous me communiquer votre adresse postale s’il vous plait ? Peut être avez vous un Mondial Relay près de chez vous ?
        Bonne fin de dimanche.
        Laure

        1. Bonjour Laure, je vous envoie un mail dans la semaine. 🙂

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