[LIVRES] Habiter une ville touristique

photo du cimetière de bateaux de la presqu'île de Crozon - Lucie Choupaut

Habiter une ville touristique. Une vue sur mer pour les précaires était posé en tête de gondole au corner de la librairie Dialogues de l’atelier des Capucins à Brest, où je suis passée au mois de juillet. C’est le genre de livre auquel je ne peux pas résister. De la recherche en sciences humaines et sociales sur les rapports de domination et un ancrage local, c’est un peu comme s’il m’était spécifiquement adressé. Je l’ai donc immédiatement acheté sans y réfléchir plus de 2 minutes, et j’en ai commencé la lecture à la fin du mois d’août. Cet ouvrage collectif (par le collectif Droit à la ville Douarnenez) m’a passionnée.

Je ne connaissais pas du tout le concept de droit à la ville, théorisé par le sociologue Henri Lefebvre. Le droit à la ville est un droit à la vie urbaine, qui va plus loin que le seul droit au logement (le droit d’avoir un toit au-dessus de sa tête) et qui correspond au « droit à habiter une ville pensée comme une œuvre collective » (p.28). En somme le droit de construire collectivement une ville que l’on a envie d’habiter ensemble. C’est une idée qui me plaît beaucoup et que j’ai envie de creuser davantage.

Couverture du livre "Habiter une ville touristique. Une vue sur mer pour les précaires" aux éditions du commun

Cet ouvrage est une recherche-action sur les problématiques du logement sur le territoire de Douarnenez et ouvre plus largement la réflexion sur ce que le tourisme fait au logement, sur ce que les résidences secondaires produisent sur un territoire, sur les manières dont le capitalisme pourrit la vie des gens.

« Penser l’espace comme un produit social permet aussi de repérer les producteurs de l’espace. Car Douarnenez n’est pas soumise à un processus naturel, à une abstraite loi du marché ou une inévitable gentrification. […] La notion de droit à la ville permet aussi de penser la conflictualité attachée à la production de l’espace »

Collectif Droit à la ville Douarnenez, Habiter une ville touristique. Une vue sur mer pour les précaires. Rennes, éditions du Commun, 2023. p. 28-29

À Douarnenez (ville où je n’ai par ailleurs jamais mis les pieds), se loger pour les habitant·es à l’année est très compliqué. Il y a peu de logements disponibles, beaucoup de baux saisonniers de septembre à juin (illégaux), c’est un territoire sous tension locative en raison du tourisme car les propriétaires préfèrent mettre leurs appartements sur des plateformes comme AirBnB (ce qui est plus intéressant financièrement et qui offre aussi davantage de liberté) que de louer à l’année à des habitant·es. Le collectif Droit à la ville Douarnenez s’est constitué pour faire face à cette problématique et l’ouvrage dont je vous parle ici rend compte des difficultés que rencontrent les habitant·es du littoral breton et des combats que des collectifs citoyens mènent contre la transformation des villes par le tourisme, souvent au détriment de ce qui constituait leur identité même au profit d’une carte postale imaginaire. L’histoire ouvrière est par exemple très importante à Douarnenez et elle a évidemment façonné le territoire comme les manières de l’habiter, mais ce que les politiques supposent des besoins des touristes tend à lisser cet héritage pour transformer ce qui fait l’identité unique de cette ville-ci en une ville de littoral touristique générique.

« Dans cette recherche-action, nous défendons un droit à habiter la ville, à y vivre, y exister et s’y loger. »

Collectif Droit à la ville Douarnenez, Habiter une ville touristique. Une vue sur mer pour les précaires. Rennes, éditions du Commun, 2023. p. 31

Le sujet du tourisme et de ce qu’il fait aux villes me touche parce que j’habite en Provence et même si je ne vis pas sur le littoral je vois le nombre de meublés de tourisme qui fleurissent dans mon village. Je vois toute l’énergie et l’argent déployés par ma municipalité pour faire de ma ville une ville « attractive » : multiplier la poudre aux yeux, mais laisser les commerces de centre ville fermer les uns après les autres, faire du show off, mais finalement n’en avoir pas grand chose à foutre de la manière dont les gens habitent là où ils vivent.

« Les rapports de domination sont internes aux espaces touristifiés, ce sont eux qui conditionnent la participation et l’intérêt de chacun·e face au développement touristique. Il faut pouvoir comprendre le tourisme en le regardant depuis le point de vue des propriétaires ou des commerçants locaux qui favorisent son développement »

Collectif Droit à la ville Douarnenez, Habiter une ville touristique. Une vue sur mer pour les précaires. Rennes, éditions du Commun, 2023. p. 59

On a tous·tes été et on sera tous·tes touristes quelque part alors je trouve ça très intéressant de se plonger dans les réflexions proposées par ce livre, en particulier quand on fait partie de la classe moyenne supérieure et qu’on a potentiellement une culture de la résidence secondaire. En l’occurrence, c’est mon cas. Même si je n’ai pas de résidence secondaire personnellement, je viens d’une famille qui a ce privilège et j’en jouis moi-même directement. Je trouve ça toujours bien de creuser là où ça gratte et de se confronter à son propre inconfort moral quand on a le cul entre deux chaises. Le livre pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses, et j’ai trouvé ça super. Ce n’est pas non plus un ouvrage radicalement contre le tourisme, il propose plutôt d’autres manières d’habiter et de rendre le tourisme désirable pour tout le monde.

« Le tourisme, sur ce territoire comme dans beaucoup d’autres, n’est finalement qu’une économie de crise qui prend la suite d’une activité industrielle en désuétude. Bien sûr, il ne s’agit en aucun cas de dresser un tableau comparatif entre une sardine et un touriste, même si finalement, les touristes, comme les sardines, pourraient un jour partir et ne pas revenir. »

Collectif Droit à la ville Douarnenez, Habiter une ville touristique. Une vue sur mer pour les précaires. Rennes, éditions du Commun, 2023. p. 94

Bref, j’ai trouvé cette lecture très riche et je vous la recommande d’autant plus volontiers que les éditions du commun sont en difficultés cette année : elles ont besoin qu’on leur achète des livres. J’espère que je vous aurai donné envie de découvrir celui-là et je vous donne rendez-vous dans quinze jours pour un prochain article.

Lucie Choupaut

Artiste pluridisciplinaire, passionnée d'arts du fil et d'histoire du costume, je vous propose une promenade dans mon univers, fait d'écriture, de dessin, de costumes historiques, de garde-robe cousue main, de broderie, de tricot et de réflexions politiques.

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